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On nous avait indiqué que nous allions traverser le Dasht-e-Kavir à la meilleure période de l’année. J’aurais détesté avoir à le faire à la pire. Nous nous y trouvâmes à la fin de l’automne, alors que le soleil ne mordait plus de ses rayons ardents, mais, même sans incident, cela n’eut rien d’une partie de plaisir. J’avais jusqu’alors supposé que le voyage en mer était de loin le moyen le plus lassant, le plus interminable et le plus monotone de se déplacer dans le monde, pour peu qu’il ne se présentât point de tempête en cours de route. Or la traversée d’un désert regroupe tous ces inconvénients, mais bien d’autres encore : la torture de la soif, les démangeaisons, la rugosité du sol crissant qui vous râpe, vous racle et vous abrase, le soleil qui vous dessèche... Et cette pénible liste, dans l’esprit morose du voyageur du désert, se prolonge en une harassante litanie de malédictions, tandis qu’il se traîne sans fin dans un paysage vague et sans forme, sur une surface indistincte et indéfinissable, tendu vers une ligne d’horizon lointaine, évanescente, qui ne cesse de se dérober devant ses pas.

En quittant Kachan, nous nous étions vêtus de façon à pouvoir affronter des conditions extrêmes. Nous avions bien évidemment délaissé les turbans persans soignés qui coiffaient nos têtes et les vêtements aux somptueuses broderies pour nous envelopper de nouveau des keffiehs arabes à capuche et des amples manteaux appelés aba, qui pour être moins élégants n’en brillaient pas moins par leur efficacité. En effet, n’étant pas trop près du corps, ces vêtements flottants permettent une meilleure dissipation de la chaleur et de la transpiration corporelles, sans présenter ces plis dans lesquels le sable volant a tendance à s’accumuler. Nos chameaux transportaient force outres de cuir remplies de l’excellente eau de Kachan, ainsi que des sacs de mouton séché et de fruits secs, sans oublier le cassant et friable pain local, denrées que nous avions fini par nous procurer au bazar après avoir dûment attendu la clôture du Ramadan. Nous emportions aussi de Kachan des articles nouveaux : des bâtons polis et des pans de tissu aux ourlets cousus en forme de gaine. Il nous suffisait d’insérer les piquets dans ces fourreaux pour transformer le tout en agréables tentes, chacune conçue pour abriter confortablement un homme ou deux, mais plus à l’étroit.

Avant même de quitter Kachan, j’avais mis en garde Aziz de ne jamais laisser Narine l’attirer dans une tente, ni où que ce fût hors de vue du reste de notre groupe, et de me rapporter scrupuleusement toute avance que pourrait entreprendre le conducteur de chameaux. Ce dernier, lorsqu’il avait aperçu l’enfant pour la première fois, avait élargi ses yeux porcins presque jusqu’à la taille de ceux d’un homme et dilaté son unique narine comme s’il flairait l’odeur d’une proie. Dès ce premier jour, il est vrai, Aziz avait dû paraître brièvement nu à nos yeux (et Narine avait rôdé dans le coin, le regard exorbité) le temps que je l’aide à ôter le costume persan dont l’avait paré sa sœur et que je lui indique comment enfiler les vêtements arabes que nous possédions. J’avais donc pris Narine à partie pour lui infliger une série d’admonestations solennelles appuyées de mouvements significatifs de mon poignard de ceinture, qu’il accueillit de promesses hypocrites d’obéissance et de bonne conduite.

J’avoue que je ne fondais pas la moindre confiance dans les engagements de l’esclave. Pourtant, la tournure des événements fit qu’il s’avéra fidèle à sa parole et pas une seule fois ne chercha à importuner l’enfant. En effet, nous n’étions en route que depuis quelques jours lorsque Narine commença à souffrir le martyre à cause de ses parties intimes. Et si, comme je le soupçonnais, il avait délibérément infligé une blessure légère à l’un de nos chameaux pour nous contraindre à faire escale à Kachan, l’un de ses congénères avait apparemment décidé de le venger. Chaque fois que le chameau de Narine faisait un faux pas et le secouait d’un cahot, il émettait un gémissement aigu. Bientôt, il eut rembourré sa selle de tout ce qu’il avait pu trouver de doux et de moelleux dans nos sacs. Malgré cela, à chaque fois qu’il s’éloignait du campement pour uriner, nous l’entendions grogner, se débattre et jurer frénétiquement.

— L’un des garçons de Kachan a dû lui flanquer la chaude-pisse, commenta oncle Matteo, le sourire aux lèvres. Que ça lui serve de leçon ! Ça lui apprendra à faire preuve d’un peu plus de décence et de discernement.

Je n’avais pas encore été, à cette époque – et ne l’ai du reste jamais été depuis –, victime de ce genre d’infection, et je dois d’ailleurs en remercier le hasard plus que ma décence ou mon discernement. Il n’en reste pas moins que j’aurais sans doute moins ri de Narine et fait preuve à son endroit d’un peu plus de sollicitude et de camaraderie, eu égard à sa situation difficile, si je ne m’étais pas autant réjoui que son zab lui causât d’autres préoccupations que celles d’aller s’introduire dans mon jeune protégé. Le mal dont souffrait l’esclave finit par se résorber et disparaître, le laissant apparemment apte à réitérer l’expérience, mais, à ce moment, d’autres événements s’étaient produits qui devaient mettre Aziz hors de portée de sa lubricité.

Dans le Dasht-e-Kavir, une tente ou toute autre sorte d’abri est absolument nécessaire au voyageur, qui ne pourrait dormir seulement enroulé dans ses couvertures sans risquer de périr enseveli sous le sable au cours de son sommeil. La plus grande partie de ce désert peut se comparer au plateau géant d’un monstrueux diseur de bonne aventure. C’est une étendue plate, couverte d’un sable brun foncé si fin qu’il s’écoule entre les phalanges comme de l’eau. Entre deux bourrasques de vent, ce sable repose sur le sol, vierge de toute marque, comme celui du fardarbab sur son plateau. Il est si poudreux et évanescent que le moindre insecte qui y passe – mille-pattes, sauterelle ou scorpion – imprime une trace visible de loin. N’importe quel voyageur du désert, abruti par la monotonie de sa marche, aurait pu s’en distraire en poursuivant la trajectoire vagabonde d’une simple fourmi.

Cependant, il était bien rare que, de jour, le vent ne se levât pas tôt ou tard, remuant ce sable, l’élevant dans les airs, le transportant sur de longues distances et vous le jetant au visage. Comme le vent, sur le Dasht-e-Kavir, ne souffle jamais que du sud-ouest, il est facile de dire d’un étranger qui le traverse d’où il vient, même si vous le rencontrez au campement ou immobile. Il suffit pour cela de regarder quel flanc de sa monture est le plus lourdement couvert de ce sable emporté par le vent. Le soir, quand le vent s’apaise, les particules les plus lourdes de sable tombent du ciel. Les plus fines demeurent telle une poussière en suspension, si dense qu’elle constitue un épais brouillard sec. Celui-ci avale la clarté de toute étoile qui brille dans le ciel, et même la pleine lune ne peut le percer totalement. Lorsque ce brouillard se conjugue à l’obscurité nocturne, la visibilité se réduit à moins d’une longueur de bras. Narine nous conta que des créatures appelées Karauna tiraient parti de cet aveuglement – que, selon la légende, nous dit l’esclave, elles savaient créer par la puissance de leur seule magie noire – pour donner libre cours à de sombres desseins. De façon plus concrète, le principal danger de ce brouillard était que les fines particules suspendues dans les airs, comme tombées d’un tamis invisible, ne se déposent durant le calme de la nuit sur le voyageur non abrité par une tente, le couvrant ainsi, inexorablement, d’un fin linceul qui l’ensevelirait vivant pendant son sommeil.

Bien qu’il nous restât encore la plus grande partie de la Perse à traverser, c’était sa portion la plus vide – peut-être la plus désertique de toute la planète. Nous ne rencontrâmes pas un Persan sur tout notre parcours, pas plus qu’un être vivant plus significatif que de très rares insectes. Dans n’importe quelle autre région du pays, tout aussi inoccupée et dénuée de cultures, les voyageurs que nous étions se seraient tenus sur leurs gardes contre des bandes de lions prédateurs, des troupes de chacals charognards ou même des volées de ces gros volatiles cloués au sol que sont les oiseaux-chameaux shuturmurq, ou autruches, dont un seul coup de bec, nous avait-on dit, peut éven-trer un homme. Mais là, dans ce désert, aucun de ces dangers ne nous menaçait, car aucune bête sauvage ne pouvait y survivre. Nous aperçûmes bien un vautour, un milan par-ci par-là, planant très haut dans le ciel venteux, mais ils ne s’attardèrent point. Le seul végétal que je vis pousser là fut un arbuste bas aux feuilles épaisses, à la chair grasse et pulpeuse.

— C’est de l’euphorbe, m’expliqua Narine. Elle ne pousse là que par la volonté d’Allah qui, pour aider le voyageur, l’a mise à sa portée. Durant la saison chaude, ses cosses de graines arrivent à maturité et éclatent en diffusant leur semence. Mais, en fait, elles ne commencent à voler en éclats que lorsque l’air a atteint la température du corps humain. Ensuite, plus l’air devient chaud, plus la fréquence d’explosion s’accroît, de sorte que tout rôdeur du désert peut évaluer à l’oreille, rien qu’à la vigueur des détonations de l’euphorbe, le moment où l’air risque de devenir trop chaud pour sa sécurité, le contraignant à faire halte et à se mettre à l’ombre, sous peine de mort.

Quels que fussent l’aspect sordide de sa personne, son éréthisme sexuel et son détestable caractère, cet esclave n’en était pas moins un voyageur expérimenté, capable de nous enseigner et de nous montrer quantité de choses utiles et intéressantes. Dès notre première nuit dans ces solitudes, par exemple, lorsque nous fîmes halte pour dresser le campement, il était à peine descendu de son chameau qu’il fichait un bâton dans le sol, indiquant le cap vers lequel nous nous dirigions.

— Cela pourrait s’avérer fort utile demain matin, nous expliqua-t-il. Nous avons décidé de toujours nous orienter vers l’endroit où le soleil se lève. Mais si le sable obscurcit l’horizon, à l’aube, nous serons incapables, sans la perche repère, de l’évaluer correctement.

Les sables traîtres du Dasht-e-Kavir ne sont pas la seule menace qu’il fait peser sur ceux qui le traversent. Son nom, comme je l’ai dit, signifie « Grand Désert salé ». Il le tient de vastes zones de son étendue qui ne sont pas du tout constituées de sable. Il s’agit d’immenses accumulations d’une pâte salée pas assez humide pour être appelée boue ou marais, dont la surface, sous l’action conjuguée du vent et du soleil, est devenue une croûte de sel solide. Lorsqu’un voyageur est amené à franchir sous le soleil l’une de ces étendues miroitantes, craquantes, tremblantes et d’un blanc aveuglant, il a tout intérêt à prendre ses précautions. Les cristaux de sel sont en effet plus abrasifs que le sable, même les coussinets cornés du chameau peuvent s’y entailler à vif, et, si son cavalier doit en descendre, il peut aussi voir ses bottes déchiquetées de la même façon, tout comme ses pieds. De plus, ces aires salines sont d’épaisseur changeante, ce qui leur a valu, selon Narine, leur nom de « terres tremblantes ». Il suffit parfois du simple poids d’un homme ou de celui d’un chameau pour faire céder la croûte. Si d’aventure cela arrive, l’homme ou l’animal sombre inéluctablement dans la pâte bourbeuse située en dessous. Et il est dès lors impossible, si l’on ne dispose pas d’une aide proche et immédiate, de remonter ou de surnager dans cette pâte : elle attire et englue implacablement tout ce qui y tombe, et se referme dessus. Sans l’intervention énergique d’un sauveteur qui dispose d’un appui stable sur la terre ferme, celui qui s’y trouve pris est perdu. À en croire Narine, des caravanes entières d’hommes et d’animaux avaient ainsi disparu sans laisser de traces.

Aussi, lorsque nous arrivâmes en vue du premier de ces lacs de sel, bien qu’il semblât aussi inoffensif qu’une couche de givre qui se serait formée là hors saison, nous fîmes halte et l’étudiâmes avec respect. La croûte blanche miroitait devant nous, faisant étinceler jusqu’à la ligne d’horizon, et s’étendait à perte de vue à droite comme à gauche.

— Nous pourrions tenter d’en faire le tour, avança mon père.

— Les cartes du Kitab n’indiquent rien de ce genre, nota mon oncle, tout en grattant son coude d’un air méditatif. Nous n’avons aucun moyen d’en deviner la superficie, ni de savoir si le détour par le nord serait plus court que celui qui passe par le sud.

— Et si nous nous mettons à contourner tous les obstacles de ce type, ajouta Narine, nous passerons dans ce désert le reste de nos jours.

Je gardai le silence, ne connaissant rien à la traversée d’un désert et n’ayant nulle honte à laisser décider des gens plus experts que moi en la matière. Nous fîmes donc tous les quatre asseoir nos chameaux et laissâmes errer nos regards sur l’étendue étincelante. C’est alors que, derrière nous, le jeune Aziz aiguillonna doucement son chameau de bât pour qu’il s’agenouillât et en descendit. Nous ne prêtâmes pas attention à ce qu’il faisait jusqu’à ce qu’il traversât notre groupe en marchant et s’élançât sur la croûte saline. Il se retourna, leva le regard vers nous et sourit joliment, avant d’articuler de sa petite voix d’oiseau :

— Je vais pouvoir vous payer ma reconnaissance pour votre gentillesse. Je marcherai devant et je pourrai vous indiquer, en éprouvant du pied la solidité de la croûte, par où passer. Je me tiendrai sur les parties suffisamment solides, vous n’aurez qu’à me suivre.

— Tu vas te couper les pieds ! protestai-je.

— Non, Mirza Marco, je suis trop léger pour cela. Et puis, regardez, je me suis permis de prélever ces plats de vos bagages. (Il brandit deux plateaux dorés offerts par le shah Zaman.) Je vais les fixer sous mes bottes afin d’accroître la protection de mes pieds.

— Cela n’en est pas moins dangereux, objecta mon oncle. Tu es courageux de te porter ainsi volontaire, mon petit, mais nous avons promis qu’il ne t’arriverait aucun mal. Il vaut mieux que l’un d’entre nous...

— Je vous en prie, maître Matteo, insista Aziz, prêt à se dévouer jusqu’au bout. Si par malheur je devais percer la croûte, je serai plus facile à repêcher que quelqu’un de plus lourd !

— Il a raison, mes maîtres, appuya Narine. Cet enfant est plein de bon sens. Et aussi, vous pouvez le remarquer, de courage et d’initiative.

Nous autorisâmes donc Aziz à nous précéder et lui emboîtâmes le pas à une distance prudente. Nous avancions d’une démarche traînante, mais notre lente progression n’en était que plus aisée pour nos chameaux. De cette façon, nous traversâmes les terres tremblantes en toute sécurité, gagnant avant la nuit une zone sableuse plus fiable, où nous pûmes établir notre campement.

Durant la journée, Aziz ne s’était trompé qu’une fois sur l’épaisseur de la croûte. Dans un craquement sinistre, elle s’était rompue telle une feuille de verre, et l’enfant s’était retrouvé brusquement plongé jusqu’à la poitrine dans la gadoue salée. Il n’avait laissé échapper nul cri de terreur ni émis le moindre gémissement durant le temps que mit oncle Matteo pour descendre de son chameau, faire une boucle au lasso de sa selle et la jeter autour de l’enfant, avant de le tirer doucement sur la partie solide jusqu’à un endroit plus stable. Lorsque nous nous étions tous trouvés rassemblés et pressants autour de lui, nous avions bien vu qu’Aziz, à en juger par son visage blanc de craie et ses yeux bleus écarquillés, avait pris conscience du fait qu’il était resté, tout le temps qu’avait duré le sauvetage, suspendu de façon précaire au-dessus d’un abîme sans fond. Oncle Matteo l’avait pris dans ses bras et tenu serré contre lui en lui murmurant des paroles de réconfort, tandis que mon père et moi nous étions employés à brosser la boue de sel, si prompte à sécher, qui maculait ses vêtements. Lorsque ce fut fait, le courage était revenu à l’enfant, et il avait insisté pour reprendre sa tâche d’ouvreur, à notre grande admiration commune.

Les jours suivants, devant chacune de ces étendues salées, nous ne pûmes faire mieux que nous livrer à des conjectures ou à un vote pour déterminer si nous nous y aventurerions sans délai ou si nous établirions notre campement au bord pour ne nous y élancer que le lendemain aux aurores. Notre pire crainte était de nous trouver piégés à la nuit tombante sur l’une de ces terres tremblantes, car nous aurions alors été soumis à un périlleux dilemme : tenter d’avancer en hâte, en bravant les ténèbres et le brouillard nocturne, ce qui constituerait pour nos nerfs une épreuve autrement plus difficile que la traversée de jour, ou camper sur la croûte salée avec l’obligation de nous passer d’un feu, qui aurait pu la faire fondre et nous précipiter, avec toutes nos bêtes et nos bagages, dans la pâte visqueuse. Ce fut peut-être dû à notre bonne fortune – ou à la divine grâce d’Allah, comme l’auraient soutenu les deux musulmans de notre groupe –, car aucune sagesse particulière ne pouvait inspirer nos décisions, mais, chaque fois, nous devinâmes juste, parvenant toujours à rallier la terre ferme avant la nuit.

Cette chance nous épargna d’avoir à camper dans le froid sur ces redoutables étendues tremblantes, mais devoir le faire sur le sable, qui ne risquait pas de se dissoudre sous nos pas, n’avait rien non plus d’une partie de plaisir. En effet, si vous prenez soin de l’observer de très près, le sable n’est rien d’autre que l’accumulation d’une infinité de rochers minuscules. Et, les rochers ne gardant pas la chaleur, le sable, de fait, ne la conserve pas davantage. Si la température diurne dans le désert était agréable, et même chaude, dès que le soleil s’était couché, les nuits arrivaient, fraîches, et le sable ne tardait pas à paraître plus glacé qu’elles, s’il était possible. Le feu de camp nous était indispensable, ne fût-ce que pour préserver un semblant de chaleur jusqu’au moment où nous rampions tous sous nos couvertures, à l’abri de nos tentes. Mais les nuits étaient souvent si froides que nous étions contraints de diviser le foyer en cinq petits feux individuels bien distincts, que nous laissions brûler jusqu’à recouvrir leurs braises de sable afin d’étendre nos couvertures et de déployer nos tentes sur ces monticules encore chauds. Même ainsi, cependant, le sable ne conservait pas très longtemps la chaleur, et le petit matin nous trouvait tous frissonnants et ankylosés, situation peu agréable qu’il nous fallait pourtant surmonter avant d’aller affronter une nouvelle journée dans ce désert sans joie.

Ces feux de camp nocturnes servaient à nous réchauffer, mais donnaient aussi l’illusion de se sentir un peu comme chez soi sur cette terre perdue, à la fois vide, solitaire, sombre et silencieuse. Nous n’y faisions en tout cas rien cuire du tout. En effet, le bois manquant absolument au Dasht-e-Kavir, nous n’avions à brûler que des bouses séchées. Des générations de bêtes des voyageurs antérieurs en avaient laissé tomber des quantités faciles à ramasser pour nous, tandis que nos propres chameaux contribuaient au bénéfice de ceux qui nous succéderaient. De toute façon, nos seuls aliments comestibles étaient diverses variétés de viandes séchées et de fruits secs. Un morceau de mouton séché pouvait être rendu plus agréable à déguster en le trempant puis en le faisant rôtir au feu, mais certainement pas sur des excréments de chameaux brûlants. Etant déjà nous-mêmes empestés de la fumée de ces feux, nous ne pouvions nous résoudre à manger un quelconque aliment également imprégné de cette odeur putride. Lorsque nous pensions pouvoir mettre un peu d’eau de côté, nous la faisions bouillir et trempions notre viande dedans, mais cela ne faisait pas de ce plat un mets particulièrement raffiné. L’eau, conservée longtemps dans une outre en peau, a tendance à prendre peu à peu l’aspect, le goût et l’odeur de celle que l’homme transporte dans sa vessie. Il nous fallait pourtant la boire pour survivre, mais notre envie d’y cuire quoi que ce fut diminua assez vite, et nous finîmes par manger notre nourriture telle quelle, sèche et froide.

Chaque soir, nous nourrissions aussi nos chameaux de deux pleines poignées de haricots secs chacun, arrosés d’une bonne dose d’eau afin que les féculents, baignant à l’intérieur de leurs ventres, leur donnent l’illusion d’un repas substantiel. Je n’irai pas jusqu’à affirmer que les bêtes raffolaient de cette pitance, mais, de toute façon, qui a jamais vu un chameau raffoler de quoi que ce fût ? Leur eussions-nous servi un banquet de mets délicats qu’ils n’en auraient pas moins grommelé et marmonné dans leurs barbes, sans pour autant en faire plus le lendemain.

Si vous avez l’impression que je charge un peu les chameaux, c’est parce que je ne les aime pas. Je pense avoir chevauché sur à peu près tous les animaux de par le monde et, franchement, je préfère n’importe quoi à un chameau. Je veux bien concéder que le chameau à deux bosses des terres plus froides de l’Orient est un peu plus intelligent et facile à diriger que son congénère, le dromadaire des terres chaudes. Ce qui laisse quelque latitude à cette croyance, soutenue par certains, que les chameaux détiennent leur intelligence, si tant est qu’ils en aient une, cachée quelque part dans leurs bosses. Le chameau dont les bosses ont diminué suite à la soif et aux privations est certes encore plus irritable, rétif et pénible à mener que lorsqu’il a mangé correctement, mais pas de beaucoup.

Il fallait les décharger chaque soir, comme tous les animaux des caravanes, mais il n’y avait pas plus infernal à recharger et harnacher le matin venu. Ils s’ingéniaient à brailler, à reculer, à gronder et à caracoler dès que nous nous y mettions. Lorsqu’ils comprenaient que leurs tours, loin de nous avoir dissuadés, nous avaient simplement exaspérés un peu plus, ils nous crachaient dessus. De même, sur la piste, nul animal n’est plus démuni qu’eux du sens de l’orientation et de l’instinct vital. Nos propres chameaux se seraient volontiers jetés l’un après l’autre sans sourciller dans les trous de sel marécageux si leurs cavaliers ne les avaient pas obligés à grand-peine à les contourner. Et ce n’est pas tout ! Leur sens de l’équilibre est consternant. Comme un homme, un chameau peut soulever et transporter environ le tiers de son propre poids durant toute une journée, et cela sur une bonne distance. Mais un homme, sur deux jambes, vacille moins facilement qu’un chameau sur ses quatre pattes. Il arrivait fréquemment que l’un des nôtres glissât dans le sable, et plus souvent encore sur le sel, dégringolant sur le côté de la façon la plus grotesque. Il fallait ensuite, pour espérer le relever, le décharger d’abord entièrement et s’y employer à plusieurs pour le pousser, en l’encourageant à pleine voix, afin qu’il se remît sur pied. Peine dont il nous remerciait en nous crachant dessus.

Si j’utilise ici le verbe « cracher », c’est que, même rentré à Venise, j’ai de tout temps entendu les voyageurs répéter ce terme. Mais ce n’est en fait pas vraiment cela. Au fond, j’aimerais bien qu’ils ne fassent que cracher. Ce qu’ils font, en réalité, c’est qu’ils expectorent le fruit de leur dernière rumination sous la forme d’une répugnante mixture assez voisine du vomi. Dans le cas précis de nos chameaux, cette substance était composée de haricots d’abord séchés, puis mastiqués, avalés, donc baignés et imprégnés d’eau et de gaz intimes, puis à moitié digérés et, par conséquent, plus ou moins fermentes. Enfin, au moment où la matière était proche de son état le plus délétère, bien imprégnée de ses sucs gastriques, l’animal la régurgitait, l’amassait dans sa bouche, la guidait d’une habile moue des lèvres et l’éjectait de toute sa force sur l’un ou l’autre d’entre nous, de préférence en visant ses yeux.

Il n’y avait bien sûr rien, dans tout le Dasht-e-Kavir, qui ressemblât peu ou prou à un caravansérail. Pourtant, au cours du long mois qu’il nous fallut pour le traverser, nous eûmes la bonne fortune de tomber par deux fois sur des oasis. Il s’agit en fait d’une source jaillie du sous-sol, seul Dieu ou Allah sait comment. Ses eaux sont fraîches, non salées, et autour d’elles se trouve sur une certaine étendue une zone couverte de végétation. Je ne pus jamais y découvrir quoi que ce fut de comestible, mais la seule teinte vert tendre de ces broussailles, de ces buissons rachitiques et de cette herbe éparse avait un effet aussi rafraîchissant que si nous avions vu des fruits et des légumes. Nous saisîmes ces deux occasions pour faire une halte dans notre progression, avant de poursuivre. Nous mîmes ainsi à profit ces arrêts pour baigner nos corps incrustés de poussière, couverts de sel et empuantis par la fumée des bouses, pour remplir au mieux les boyaux réservoirs de nos chameaux, pour faire bouillir de l’eau (infusée dans le charbon de bois que mon père avait eu soin d’emporter) pour remplacer celle de nos outres, déjà passablement croupie. Ces tâches une fois effectuées, nous nous allongeâmes pour jouir de cette sensation nouvelle qui consistait à se reposer à l’abri de la verdure.

Dès notre première pause, je pus observer que nous exploitâmes tous cette opportunité pour nous séparer franchement, nous écarter les uns des autres lors de notre repos sous les ombrages et que, plus tard, le soir venu, nous ménageâmes volontairement une distance notable entre chacune de nos tentes individuelles. Nous ne nous étions absolument pas disputé et n’avions aucune raison bien définie de nous fuir les uns les autres, mais c’était ainsi : nous étions depuis si longtemps ensemble qu’il était plaisant, à présent que nous le pouvions, de retrouver la part d’intimité qui nous avait manqué. J’aurais dû garder un œil vigilant sur Aziz, mais l’esclave Narine était à cette époque encore si occupé à supporter sa honteuse infection que je le jugeai incapable d’aller molester l’enfant. C’est pourquoi je lui laissai tout loisir de jouir de sa solitude.

C’était du moins ce que je me figurais. Mais après nous être abandonnés avec délices aux commodités de l’oasis durant un jour et une nuit, je me mis en tête, au cours de la seconde soirée, de faire une petite marche dans les fourrés alentour. Je me plus à m’imaginer dans un jardin moins étroit, situé, pourquoi pas, dans les environs de Bagdad, où je m’étais si souvent promené avec la princesse Phalène. Cette illusion n’était pas trop difficile à mettre en scène, car la nuit avait tout enveloppé d’un obscur brouillard sec qui limitait la vue aux arbres immédiatement voisins. Même les sons étaient assourdis par cette nébulosité, aussi est-ce presque au moment de marcher sur Aziz que j’entendis résonner son rire si musical et qu’il dit :

— Mal ? Mais ça ne me fait pas mal, à moi. Faisons-le.

Une voix plus profonde lui répondit, mais dans un murmure, de sorte que je ne pus en distinguer les mots. J’étais sur le point d’éclater de fureur, de saisir Narine et de le traîner à l’écart du garçon, mais Aziz reprit à cet instant la parole, sur un ton d’émerveillement :

— Je n’en avais encore jamais vu de pareil. Avec ce capuchon de peau qui le recouvre...

Je restai pétrifié sur place, interdit.

— ... et que l’on peut remonter à loisir. (Aziz semblait éperdu d’admiration.) En fait, c’est comme si tu avais un petit mihrab personnel qui enveloppe tendrement ton zab !

Narine n’était nullement équipé de ce genre de chose. En tant que musulman, il était circoncis, comme l’enfant. J’entamai un mouvement de recul par rapport à l’endroit où je me trouvai, soucieux de n’émettre aucun bruit.

— Cela doit te procurer une merveilleuse sensation, même sans avoir de partenaire, poursuivait la petite voix d’oiseau, quand tu remues l’étui de l’avant vers l’arrière, comme ça... Puis-je te le faire, maintenant ?

Le brouillard enveloppa ses paroles tandis que je battais en retraite. Mais je décidai d’attendre son retour à la tente. Il arriva tel un rayon de lune perçant l’obscurité, radieux et entièrement nu, ses vêtements à la main.

— Eh bien, c’est du joli ! lâchai-je durement, en prenant soin de contenir ma voix. J’avais juré mes grands dieux qu’il ne te serait fait aucun mal, et...

— Mais personne ne m’en a fait, Mirza Marco, fit-il en battant des cils, l’image même de l’innocence.

— Et tu avais juré sur la barbe du Prophète de ne tenter aucun de nous...

— Jamais je ne l’ai fait, Mirza Marco, répliqua-t-il d’un air blessé. J’étais entièrement vêtu quand lui et moi nous sommes rencontrés par hasard, dans ce bosquet, là-bas.

— Et tu avais juré de rester chaste !

— Mais je le suis resté, Mirza Marco, depuis Kachan et tout le long du trajet. Nul ne m’a pénétré, pas plus que l’inverse, d’ailleurs. Tout ce que nous avons fait, c’est nous embrasser. (Il s’avança et m’embrassa doucement.) Et ça, aussi... (Comme pour mieux me montrer, il glissa son petit membre au creux de ma main.) Voilà, on se l’est fait l’un à l’autre...

— Il suffit ! criai-je d’une voix enrouée. (Je me dégageai de lui et repoussai sa main.) Va-t-en dormir, à présent, Aziz. Demain, nous partons à l’aube.

Je ne pus de mon côté trouver le sommeil, cette nuit-là, avant d’avoir pris conscience de l’excitation qu’avait fait naître Aziz en moi et m’en être manuellement libéré. Mais mon insomnie tenait aussi en grande partie à ce que je venais de découvrir de mon oncle, à la désillusion que j’en éprouvais, à cette once de dédain que je ressentais désormais à son encontre. Ce n’était tout de même pas un mince désappointement d’apprendre que l’attitude fière, carrée et franche qu’affectait oncle Matteo, avec sa virile barbe noire, n’était qu’un masque qu’il portait, derrière lequel il n’était qu’un minaudant, sournois et méprisable sodomite !

Je savais bien que je n’étais moi-même pas un saint et m’efforçai de ne pas jouer les hypocrites. J’étais prêt à admettre que j’aurais très bien pu, moi aussi, succomber au charme du jeune Aziz. Mais c’était parce qu’il se trouvait là, à portée de main, tandis qu’aucune femme ne l’était... Et puis, c’est vrai, il était aussi avenant qu’une jeune femme, et on l’aurait aisément substitué à l’élément féminin. Mais oncle Matteo, je m’en rendais à présent bien compte, devait l’envisager de façon différente ; pour lui, ce devait être un garçon disponible, que l’on pouvait tout tranquillement s’offrir.

Il me revint alors en mémoire une série de situations antérieures qui avaient mis en scène des hommes : les masseurs du hammam, par exemple, ainsi que les mots qu’avaient furtivement échangés mon père et la veuve Esther... La conclusion s’imposait, aveuglante : l’oncle Matteo était attiré par les personnes de son sexe. Un homme doté de ce penchant n’avait rien d’extraordinaire en ces contrées. Mais je savais combien chez nous, dans notre Occident plus civilisé, on se moquait d’eux, à quel point on les méprisait, dans quelle mesure on les insultait, même. Et quelque chose me disait que, plus loin vers l’Orient, au sein des nations non civilisées, il devait en être de même. Il me sembla que cette dépravation de mon oncle avait dû déjà, quelque part, poser problème. J’en déduisis que mon père avait eu de bonnes raisons de tenter de mettre fin à cette déviance de son frère et que Matteo lui-même avait fourni quelques efforts pour dominer ses pulsions. Si tel était le cas, me dis-je, il n’était alors pas entièrement détestable, et peut-être subsistait-il un espoir pour lui.

Très bien. Je ne marchanderais pas mes efforts pour l’aider à poursuivre sa marche vers la guérison et la rédemption. Quand nous reprîmes notre route, je ne cherchai ni à chevaucher à l’écart, ni à éviter son regard, ni même à bouder sa conversation. Je n’évoquerais pas ce qui s’était passé, c’était décidé. Jamais je ne laisserais filtrer que j’avais percé à jour son honteux secret. Ce que je ferais, en revanche, ce serait renforcer ma surveillance sur Aziz et ne plus lui laisser le loisir de circuler librement sous le couvert de la nuit. Je m’efforcerais d’être à son égard aussi strict et attentif qu’un père, si nous venions à tomber sur une nouvelle oasis verdoyante. Là, en effet, la discipline se relâchait, et tandis que nous laissions nos muscles se détendre, nos réflexes de décence, de la même façon, avaient tendance à se désagréger. Nul doute que si nous nous trouvions de nouveau dans cette ambiance d’aisance et d’abandon, mon oncle pourrait juger la tentation irrésistible et vouloir tirer d’Aziz un peu plus que ce que celui-ci lui avait déjà accordé.

Le lendemain, alors que nous avions repris notre progression vers le nord-est parmi ces régions désolées, je fus aussi affable avec tous qu’à l’accoutumée, y compris avec oncle Matteo, et je pense que personne ne put se douter de mes tiraillements intérieurs. Néanmoins, je me félicitai que le poids de la conversation du jour fût porté par Narine. Peut-être pour libérer son esprit de ses propres tourments, il se mit à disserter d’un sujet, avant de passer à un autre, puis à un troisième, ce qui me permit de chevaucher tranquillement, en silence, occupé à l’écouter et à le faire radoter.

Son éloquence fut déclenchée par un petit serpent qu’il trouva, en chargeant nos chameaux, endormi dans l’un des paniers d’osier qui transportaient nos bagages. Il avait d’abord poussé un cri strident, avant de s’apitoyer :

— Nous avons dû trimballer cette pauvre petite chose depuis Kachan...

Et, au lieu de tuer l’animal, il l’avait projeté sur le sable et l’avait laissé s’éloigner en ondulant. Une fois en route, il nous expliqua pourquoi :

— Nous autres, musulmans, ne détestons pas autant les serpents que vous, chrétiens. Oh, nous ne leur accordons pas une affection sans bornes, il ne faut rien exagérer, mais nous ne les tenons pas dans la haine que vous leur vouez. Selon votre sainte Bible, le serpent est l’incarnation du diable, Satan. Au fil de vos légendes, vous avez extrapolé le serpent en un monstre appelé dragon. Chez nous, musulmans, tous les monstres – djinn ou afarit – prennent la forme d’êtres humains, ou celle d’un oiseau, dans le cas du Rukh géant, à moins qu’ils ne soient la combinaison de plusieurs animaux, comme le mardkhora. Celui-ci est un monstre à tête d’homme, à corps de lion, aux piquants de porc-épic et à queue de scorpion. Vous l’aurez remarqué, aucun serpent n’intervient dans tout cela. Mon père sourit et dit avec douceur :

— Le serpent a été maudit dès lors que s’est produite cette regrettable scène, dans le jardin d’Eden. On peut comprendre que les chrétiens en aient peur, et il est juste qu’ils le haïssent et qu’ils cherchent à le tuer à la moindre occasion.

— Nous autres musulmans, reprit Narine, ne croyons que ce qui peut être cru. C’est le serpent de l’Eden qui a légué aux Arabes leur langue si particulière, car il avait inventé ce langage exprès pour parler à Eve et la séduire. Nul n’ignore, en effet, que l’arabe est de loin la langue la plus subtile et la plus suave qui existe. Car, bien sûr, Adam et Eve parlaient le farsi lorsqu’ils étaient ensemble, la plus belle des langues. Quant à Gabriel, l’ange vengeur, il employait le turc, qui est la langue la plus menaçante. Bon, je vous dis tout cela en passant, hein ! Je vous parlais des serpents, et il semble évident que la sinuosité et les circonvolutions des caractères écrits de l’arabe en ont été directement inspirées. Ces caractères arabes sont ceux que l’on utilise aujourd’hui pour la transcription du farsi, du turc, du sindhi et de tous les autres langages civilisés.

Mon père émit une autre remarque :

— Nous autres Occidentaux comparons vos caractères à des vers de terre : nous ne pensions pas si bien dire !

— Et le serpent nous a légué bien mieux que cela, maître Nicole. Sa façon bien à lui de se déplacer sur le sol, en se tordant avant de se raidir, a inspiré à l’un de nos ancêtres l’arc et la flèche. L’arc, tel le serpent, est fin et sinueux. La flèche est mince et droite, comme l’est aussi le serpent, et, comme lui, sa tête est mortelle. Nous avons, vous le voyez, d’excellentes raisons d’honorer le serpent, et c’est ce que nous faisons. L’arc-en-ciel, par exemple, est dénommé chez nous « serpent céleste », ce qui constitue un compliment pour les deux.

— Intéressant, murmura mon père, dans un sourire indulgent.

— Par contraste, poursuivit Narine, vous les chrétiens assimilez le serpent à votre propre zab et insinuez que c’est le serpent de l’Éden qui a introduit le plaisir sexuel dans le monde : c’est pourquoi ce dernier est considéré comme abject, affreux et abominable. Nous autres, les musulmans, rétablissons le blâme à sa juste place. Ce n’est pas l’inoffensif serpent qui est coupable de quoi que ce soit, mais bel et bien Eve et toutes ses descendantes. Comme l’affirme la quatrième sourate du Coran : « La femme est source de tous les maux sur cette Terre : Allah n’a créé ce monstre que pour que l’homme en soit dégoûté et se détourne des tentations par trop... »

— Ciacche-ciacche ! intervint mon oncle.

— Vous dites, mon maître ?

— Je dis : sottises ! Sciocchezze ! Bifam ishtibah !

Apparemment choqué, Narine s’exclama :

— Comment, maître Matteo, vous oseriez qualifier le Livre saint de Bifam ishtibah ?

— Votre Coran a été rédigé par un homme, vous ne pouvez le nier. Tout comme le Talmud ou la Bible.

— Allons, Matteo..., coupa pieusement mon père. Ils n’ont fait que retranscrire les paroles de Dieu. Et celles du Sauveur.

— C’est possible, mais ils n’en étaient pas moins des hommes, rien de plus, avec des esprits d’hommes. Tous les prophètes, les apôtres et les sages ont été des hommes. Et quel genre d’hommes ont pris en charge l’écriture des livres saints ? Des hommes circoncis.

— Je me permets de vous faire remarquer, maître, objecta Narine, qu’ils ne les ont pas écrits avec leur...

— Si ! Dans un sens, c’est même exactement ce qu’ils ont fait. Tous ces hommes avaient eu, pour des raisons religieuses, leurs organes d’enfants mutilés. Une fois arrivés à maturité, leur plaisir sexuel s’en était trouvé diminué, en raison même de la mutilation qu’ils avaient subie. C’est pour cette raison qu’ils ont décrété dans leurs livres saints que le sexe ne devait pas servir pour le plaisir, mais seulement à des fins de procréation, étant, dans tous ses autres usages, matière à honte et à péché.

— Bon maître, persista Narine, il ne nous manque que le prépuce, nous ne sommes tout de même pas amputés comme des eunuques !

— Toute mutilation est une privation, rétorqua oncle Matteo. (Il lâcha les rênes de son chameau pour se gratter le coude.) Les sages de l’ancien temps, ayant compris que la rognure de leur membre viril avait émoussé leurs sensations, et de là leur plaisir, enviaient ceux qui ne l’avaient pas subie et craignaient qu’ils trouvassent dans le sexe plus de satisfaction qu’eux. La misère n’aime pas se sentir seule, aussi rédigèrent-ils leurs écrits de façon à s’assurer une abondante compagnie. D’abord celle des juifs, puis celle des chrétiens – les Évangélistes et les premiers chrétiens n’étant que des juifs convertis –, enfin Mahomet et les sages musulmans qui lui ont succédé. Tous étant circoncis, leurs dissertations sur le sexe s’apparentent finalement au chant d’un sourd.

Mon père semblait aussi choqué que Narine.

— Matteo, le mit-il en garde, à la surface de ce désert ouvert, nous sommes terriblement exposés aux impacts de la foudre. Ton esprit critique ajoute certes à ma culture, mais tu serais gentil de te modérer.

Indifférent à cet avertissement, mon oncle continua :

— Dans leur acharnement à mettre des entraves à la sexualité humaine, ils me font penser à des infirmes occupés à rédiger les règles d’une compétition sportive.

— Des infirmes, maître ? s’étonna Narine. Mais enfin, comment auraient-ils pu savoir qu’ils l’étaient ? Vous postulez que mes sensations ont été émoussées. N’ayant aucune mesure extérieure pour étalonner mon plaisir, je me demande comment quelqu’un d’autre pourrait le faire à ma place. Je ne vois qu’une personne qualifiée pour en juger par elle-même : un homme qui aurait expérimenté la chose, pour ainsi dire, avant et après. Pardonnez-moi mon impertinence, maître Matteo, peut-être n’avez-vous été circoncis qu’après la première moitié de votre vie ?

— Insolent infidèle ! Je ne l’ai jamais été !

— Ah. Eh bien, à part ce genre d’homme, je ne vois guère qu’une femme pour se prononcer sur la question. Une femme qui aurait satisfait ces deux sortes d’hommes, le circoncis et le non circoncis, en prêtant une extrême attention à l’intensité de leur plaisir.

Je tressaillis à cette remarque. Que Narine eût parlé ainsi avec une insidieuse malice ou qu’il l’eût fait par pure ingénuité, ses mots recoupaient de très près la véritable nature d’oncle Matteo et sa probable expérience. Je jetai un coup d’œil inquiet sur ce dernier, craignant qu’il ne se mît à rougir, à fulminer ou carrément à casser la figure de Narine, avant de confesser tout à trac ce qu’il avait jusqu’alors dissimulé. Mais il laissa passer cette apparente insinuation comme s’il n’y avait pas prêté attention et se contenta de songer à voix haute :

— Si j’avais le choix, je chercherais une religion où les écritures ne sont pas dues à des hommes dont la virilité a été rituellement mutilée dès le plus jeune âge.

— Là où nous nous rendons, certaines de ces religions existent, fit remarquer mon père.

— C’est ce que je me suis laissé dire, confirma mon oncle d’un air entendu. C’est pourquoi je me demande comment chrétiens, juifs et musulmans peuvent oser qualifier les peuples de l’Orient de « barbares ».

— Le voyageur qui a vu, en de lointaines contrées, des rubis et des perles véritables peut à bon droit sourire quand il voit chérir par ses congénères, rentré dans son pays natal, de malheureux cailloux. Peut-on appliquer ce raisonnement aux religions locales ? C’est ce que je ne saurais affirmer, n’étant pas théologien. Mais il ajouta, d’un ton soudain beaucoup plus solennel et coupant : Ce que je sais, en revanche, c’est que, situés en ce moment même sous les deux des religions que tu viens si ouvertement de mépriser, nous tombons potentiellement sous le coup d’une revanche divine. Et si tes blasphèmes venaient à provoquer une tornade, je pense que nous n’irions guère plus loin. C’est pourquoi je te recommande instamment de changer de sujet.

Narine le fit très obligeamment. Il revint donc à sa conversation précédente pour nous expliquer, avec un luxe de détails stupéfiant, comment chaque lettre de la fameuse écriture arabe en forme de vers de terre était imprégnée de telle ou telle émanation spécifique d’Allah. De ce fait, comme les lettres se tortillent de façon à former des mots et comme les mots serpentent jusqu’à constituer des phrases, tout écrit rédigé en arabe – du plus banal poteau indicateur à la plus quelconque note d’aubergiste – est porteur d’un pouvoir bienfaisant, renforcé par l’accumulation même des caractères qui le composent et, du même coup, peut devenir un talisman efficace contre tous les maux, djinn, afarit et Shaitan le démon lui-même.

Le seul à réagir à tout cela fut l’un de nos chameaux mâles. Après avoir déployé son appendice inférieur, tout en poursuivant tranquillement sa marche, il se mit à uriner copieusement.

Marco Polo 1 - Vers l'orient
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